Coexister
Du plus lointain de mes souvenirs, j'ai toujours dû contrer la petite voix dans ma tête qui me répétait que je n'étais pas assez ; je mène une bataille interne.
Au début, c'était juste par un comportement contraire : « Ah, t'es pas assez », « T'es nulle », « Tu vas jamais réussir », et je répondais en me mettant en avant, en étant le centre : « Tu vois, je ne suis pas nulle. »
Très vite, ça ne suffisait plus de procéder de cette manière ; il fallait agir directement, aller à la source de mon être pour me modifier, parce que je finissais par croire cette phrase : « Je ne suis pas assez. »
Du coup, c'est simple, il fallait me rendre assez.
Alors, du haut de mes 7 ans, la source était Dieu – c'est lui qui m'a créée, non ? Alors change-moi ! Rends-moi meilleure. Rends-moi mieux.
Quelles sont les étapes à suivre ? Je les suivrai.
Il faut que je prie, que je sois une gentille fille, que je demande souvent pardon, que je ne fasse pas de bêtises, et après je serai bien et normale ?
Ok, c'est parti.
J'ai essayé, et puis je suis repartie voir Dieu pour lui poser une question, parce que « je suis nulle » avait encore eu raison.
Mais Dieu, avant mon évaluation d'orthographe, j'ai prié : pourquoi ai-je eu ECA- ? Ok, je suis encore nulle.
Je vais prier, demander pardon, être une gentille petite fille et apprendre le dictionnaire par cœur, et je ne serai plus nulle.
Ça n'a encore pas fonctionné.
Bon, je garde cette option dans un coin de ma tête, parce que ça me donne un peu d’espoir.
Je grandis, et je continue à me battre avec cette voix interne, et je la crois de plus en plus.
Elle gagne souvent, elle prend encore plus de terrain.
Mais je ne me laisse pas faire, j'essaie encore de trouver des techniques pour prouver que je ne suis pas insuffisante.
J'essaie plein de techniques pour me changer ; elle n'est pas prête, elle va voir. Je ne suis pas ce qu'elle dit. Impossible. Je suis beaucoup plus que ça.
Alors je lis des livres sur comment changer, comment être la meilleure version de soi-même, et puis je me rends compte que c'est du bullshit.
Je vais une deuxième fois à la source, Dieu : « Seigneur, s'il te plaît, fais-moi à ton image et à ta ressemblance. Bah oui, toi tu es parfait. Si tu me changes, je serai enfin parfaite. »
Hmmm. Alors j'ai essayé de tout mon cœur, de toutes mes forces.
Pendant quelque temps, je pensais que j'y étais parvenue. Ce n'était qu'une illusion.
Et puis, pour la première fois de ma vie, je la laisse gagner.
Oui, tu as raison, je ne suis rien.
Oui, effectivement, je n'arriverai à rien.
Oui.
Et puis un jour, je reprends ma bataille.
Je veux de nouveau me battre, mais on va procéder autrement.
Je pense que c'est interne. Mais oui, c'est ça : je suis blessée.
Effectivement, je n'ai pas vécu des choses faciles.
Alors c'est reparti : je lis des livres sur la guérison interne, comment guérir des 5 blessures etc.
Mais oui, ça doit être ça : je dois guérir de mes blessures, et ensuite je serai enfin suffisante.
Je suis les étapes : il faut reconnaître que tu es blessée. D'accord.
Ensuite, les nommer.
Hmmm, je pense que dans mon cas ce sont les blessures de l'abandon et du rejet.
Ok, cool, j'avance, je comprends comment elles fonctionnent.
Ah ouais, c'est totalement ça.
Et puis je suis la trame à suivre.
J'en parle, je mets des mots sur des maux, j'essaie de voir les choses autrement, je me parle chaque matin pour changer mon subconscient.
Je vais étape par étape.
J'ai espoir.
Ah, tu vois, je ne suis pas nulle, je vais mieux.
J'apprends à me connaître, je m'aime un peu plus.
Je commence à être suffisante.
Tu vois, tu as tort.
J'y crois, j'y crois.
Je suis à ça d'être la femme dont j'ai toujours rêvé.
Je ne le suis pas encore, mais je suis en chemin. Je le vois et je le sens.
Ah, mais non.
Tu as tort.
Tu crois que tu gagnais la partie, mais je te laissais juste croire que tu étais en chemin... pour mieux t'accueillir lors de ta chute.
Pauvre bichette, tu y croyais vraiment cette fois-ci ?
Tu pensais vraiment qu'en suivant toutes tes petites étapes, tu serais enfin libre de moi ?
Ah. Aujourd'hui je vais t'expliquer quelque chose à propos de moi.
C'est dommage que tu ne fasses pas assez attention.
Tu veux toujours me changer, me virer, tu ne veux jamais me comprendre. Dommage.
Pourtant, moi, je veux traîner avec toi.
Oui, je suis dure par moments, et ma compagnie est sûrement inconfortable.
Mais si tu prenais le temps de m'observer, tu remarquerais que tu ne pourras jamais me changer, car je suis toi.
Nous ne formons qu'un.
Alors, quand tu essaies de m'éteindre, tu t'éteins également.
Tu te bats contre toi-même.
« Tu n'es pas assez », c’est une croyance qui fait partie de toi, à la même échelle que « Je suis suffisante ».
Ces deux dualités coexistent en toi, comme le bien et le mal.
Accepte cela.
Tant que tu mettras tous tes efforts pour m'éteindre, tu perdras ce combat, car tu ne pourras jamais gagner face à moi : j'existerai tant que tu seras en vie.
Aujourd'hui, je vais te parler de « Je suis suffisante » — pas trop ma copine, mais bon.
Elle, tu lui parles très rarement.
Tu n'essaies presque aucune méthode pour la transformer, pour qu'elle prenne plus de place.
Tu concentres toute ton énergie sur moi, et puis il ne te reste plus de force pour elle.
Elle est dans son coin, elle n'attend que toi.
Est-ce que tu vois quand elle agit, quand elle gagne ses victoires ?
Tu lui appliques tes routines, là ?
Elle souhaite exister également, mais tu la calcules à peine.
Ma clique : « T’es nulle », « Tu n’y arriveras à rien », « Ah, t’as essayé, ça n’a pas fonctionné, arrête », « Ah, même ça tu ne sais pas faire », « N'essaie pas, ça va flop de toute façon » et tout le reste. Tu dis nous combattre, mais tu nous écoutes vachement, hein.
C’est cool, tout pour nous…
Mais essaye de lui donner de l’attention également, au lieu d’essayer de m’éteindre à tout prix.
Peut-être qu’elle et sa clique pourront grandir.

